L'entretien
de Jan van de Putte, spécialiste nucléaire à Greenpeace
International
Tchernobyl,
20 ans déjà.
Fin 2005, une équipe
d'experts de Greenpeace s'est rendue sur les lieux pour montrer que Tchernobyl
a eu un impact bien plus grave que ce que prétendent
les partisans du nucléaire.
L'entretien de Jan Vande Putte, specialiste nucleaire a Greenpeace International.
Quel était
l'objectif de votre mission en Ukraine ?
Jan
van de Putte (JVP): Nous nous sommes rendus à Tchernobyl pour prélever
des échantillons
et mesurer la radioactivité,
non pas dans la zone d'exclusion des 30 kilomètres autour du réacteur,
mais dans les zones habitées
aux confins de celle-ci. Une chose est sure: la contamination radioactive, en
américium
241 et en plutonium par exemple, est très importante, parfois meme plus
importante qu'à l'intérieur
de la zone d'exclusion. Il s'agit d'isotopes hautement radiotoxiques, responsables
notamment du cancer du poumon.
Que
représente
au juste cette zone d'exclusion ?
JVP: C'est une zone vide, entièrement évacuée suite à l'explosion nucléaire. Seules quelques personnes âgées y sont retournées. Tout y est à l'abandon. Lorsque les liquidateurs sont arrivés pour nettoyer la zone, ils ont détruit tout ce qu'ils trouvaient: vieilles TV, sièges... Bon nombre d'objets ont aussi été jetés dans d'immenses fosses. Je me suis rendu dans cette zone il y a dix ans, puis fin 2005. Presque rien n'a changé, si ce n'est que progressivement, la nature reprend ses droits.
Comment vivent les gens de la region ?
JVP: vingt ans se sont écoulés depuis la tragédie. Les gens se sont adaptés et se nourrissent par exemple des aliments qu'ils cultivent sur place. Ils savent pourtant que cette nourriture peut être contaminée. C'est vrai pour le lait ou la viande, mais aussi par exemple pour les champignons. Ils se chauffent au bois qui est abattu sur place. Dans les cendres, des taux élevés de radioactivité ont été mesurés.
Trop
peu de contrôles sont effectués
par les autorités
pour déterminer
les risques; les gens ne disposent pas de suffisamment d'informations.
Et encore, en Ukraine, la situation est bien meilleure qu'en Biélorussie
où les gens n'ont pas été
évacués
malgré
le nuage radioactif.
L'Agence
Internationale pour l¡¦Energie Atomique (AIEA) a diffusé
un communiqué
qui minimise les décès
liés
à Tchernobyl.
Que faut-il en penser ?
JVP: chacun exploite les chiffres à sa façon! Selon l¡¦AIEA, on peut estimer à 4.000 le nombre de personnes qui décéderont des suites de cancers développés au lendemain de l'explosion. Cette estimation est toutefois basée sur une population de 500.000 personnes comprenant les liquidateurs et les habitants des zones fortement contaminées. Or, si l'on fait le même calcul en y intégrant les personnes évacuées en 1986 et les habitants des zones moins contaminées (6,5 millions de personnes), on arrive à 9.000 décès.
Ce n'est pas tout: si l'on tient compte de la dose collective de radioactivité de toutes les personnes vivant dans l'hémisphère Nord, l'estimation du nombre de décès oscille entre 30.000 et 60.000. Une chose est sûre, il est difficile d'obtenir des résultats concrets: suite à l'effondrement de l'Union soviétique, la qualité des statistiques s'est dégradée et personne ne connaît au juste les quantités de radioactivité libérées au moment de l'explosion.
Dans quel état est la centrale de Tchernobyl aujourd'hui ?
JVP: Tout est à l'abandon. Le sarcophage qui récouvre le reacteur se fendille de partout. Résultat, les poussières radioactivés encore présentes dans l'enceinte s'échappent vers l'extérieur. Les travaux de construction d'un nouveau sarcophage, financé par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, devraient démarrer en 2008. Celui-ci devrait rester hermétique pendant une centaine d'années.
Le pays compte-t-il construire de nouvelles centrales nucléaires ?
JVP : Tchernobyl n'a clairement pas servi de leçon. Depuis l'explosion, le pays compte deux nouveaux réacteurs, du type de ceux qu'on trouve en France ou en Belgique, et envisage d'en construire encore davantage, de deux à onze. L'électricité ainsi produite sera exportée vers l'Europe de l'Ouest. Mais l'absurde ne s'arrête pas là; le président ukrainien propose même d'exploiter le site de Tchernobyl pour y stocker des déchets radioactifs étrangers, en échange de compensations financières bien sûr.
Les centrales françaises sont-elles plus sûres ?
JVP: Pas vraiment. De toute façon, le risque zéro n'existe pas. Nos réacteurs à eau pressurisée présentent donc des risques importants. Toutes les installations nucléaires rejettent de la radioactivité dans l'environnement. Ces pollutions contaminent quotidiennement et durablement les fleuves, les nappes phréatiques, l'air, les océans¡K
Les
seules usines de retraitement d'Areva à La Hague (Manche) et de Sellafield
(sa cousine anglaise) constituent le rejet radioactif le plus important au monde
résultant
d'une activité
humaine. Un rapport réalisé
en 2001 pour le compte du Parlement Européen
conclut que ce rejet est équivalent
à un accident nucléaire
à grande échelle
chaque année.
Il ne faut pas non plus oublier que nos matières fissiles irradiées
sont stockées
dans des sortes de piscines. Le taux de radioactivité
y est énorme,
mais ces lieux sont beaucoup moins protégés
que les réacteurs.
Et que dire des risques pour la population ?
Je n'ose imaginer les conséquences d'un grave accident nucléaire. En France, comme dans beaucoup de pays européens, les centrales nucléaires sont situées à proximité de grandes villes. Si l'on prend comme référence Tchernobyl, cet accident nucléaire a contaminé le coeur de l'Europe incluant quasiment toute la Biélorussie, une petite partie de l'Ukraine et de la Russie, couvrant au moins 130.000 kilomètres carrés, soit le tiers de la France. Il ne faut jamais oublier que Tchernobyl c'est l'équivalent de cent bombes d'Hiroshima¡K
Qu'est-ce qui vous a marqué lors de votre séjour à Tchernobyl ?
JVP:
j'ai été
frappé
par le travail des scientifiques sur place. Les résultats
de leurs recherches sont souvent ignorés
par le monde occidental. Saviez-vous par exemple que l'augmentation du nombre
de cancers de la thyroïde a été
fulgurante au lendemain de l'explosion? Ce cancer se guérit
dans la plupart des cas; les scientifiques ont néanmoins
établi
que beaucoup de personnes touchées
par ce cancer souffrent aussi de dépressions
graves. Mais ça aussi, on préfère
ne pas en parler.
J'ai aussi été
frappé
par le côté
chaleureux de la population. Dans les années
1990, Greenpeace a procédé
à des analyses sur le terrain et a averti les habitants des risques de
contamination. Cela, ils ne l'ont pas oublié.
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